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Viser l'être plutôt que le savoir : la différence fondamentale entre université et tariqas

Quand l'enseignement transforme au lieu d'informer
30 mai 2026 par
Viser l'être plutôt que le savoir : la différence fondamentale entre université et tariqas
Selim Aïssel

Dans l'islam traditionnel, deux voies d'enseignement coexistaient : celle des universités qui nourrit l'intellect et celle des tariqas qui transforme l'être. Cette distinction fondamentale, explorée par Selim Aïssel dans son recueil 101 histoires drôles et de sagesse, éclaire aujourd'hui encore notre rapport au savoir et à la transformation intérieure.

Deux types d'enseignements dans l'islam traditionnel

L'enseignement des universités islamiques et celui des tariqas représentent deux approches radicalement différentes de la transmission. Selim Aïssel nous rappelle qu'

« Il existait autrefois dans l'islam deux types d'enseignements : l'un donné dans les universités et les écoles islamiques par des professeurs - les mollahs, des théologiens, des érudits - et l'autre dans ce qu'on appelait les tariqas, c'est-à-dire les confréries ou les demeures des maîtres soufis. »

Cette distinction n'est pas simplement organisationnelle. Elle touche au cœur même de ce qui est transmis et de la manière dont cette transmission s'effectue. Les tariqas soufies constituent des espaces où la connaissance n'est pas un but en soi, mais un moyen de transformation intérieure.

Dans les universités islamiques, l'accent est mis sur l'érudition, la mémorisation des textes sacrés, la maîtrise de la théologie et du droit religieux. Les mollahs et les théologiens y transmettent un savoir codifié, structuré, visant à former des experts capables de perpétuer et d'interpréter la tradition.

La différence essentielle : savoir versus être

La distinction fondamentale entre ces deux approches réside dans leur objectif ultime. Selim Aïssel l'exprime avec une clarté remarquable :

« Ce sont deux types d'enseignements différents. L'enseignement des universités vise le savoir alors que, dans les tariqas, il vise l'être. »

Cette différence n'est pas anodine. Viser le savoir, c'est accumuler des connaissances, des informations, des concepts. C'est enrichir l'intellect, développer la capacité d'analyse et de raisonnement. Cette approche, précieuse en soi, reste néanmoins limitée à la dimension intellectuelle de l'individu.

Viser l'être, en revanche, c'est chercher à transformer la personne dans sa totalité. Il ne s'agit plus seulement de savoir mais de devenir. L'enseignement des tariqas cherche à éveiller une compréhension qui dépasse le mental, une sagesse qui s'incarne dans le comportement quotidien, une transformation qui touche toutes les dimensions de l'être.

Les histoires comme outil de transformation

Les maîtres soufis ont développé une pédagogie unique pour atteindre cet objectif de transformation de l'être : l'utilisation d'histoires apparemment simples mais porteuses de multiples niveaux de sens. Ces histoires, comme celles de Mulla Nasruddin mentionnées dans le livre, fonctionnent comme des miroirs où chacun peut reconnaître ses propres travers.

Selim Aïssel explique :

« Toutes ces histoires absurdes mettent en scène un mollah, mais lorsque vous entendez sa réponse ou voyez la situation psychologique dans laquelle il se débat, c'est en réalité de vous qu'il est question, vous ou une partie de vous qui lui ressemble. »

Cette méthode pédagogique présente plusieurs avantages :

  • Elle contourne les résistances intellectuelles en s'adressant directement à l'intuition
  • Elle permet une compréhension qui évolue avec le niveau de conscience de l'auditeur
  • Elle provoque des prises de conscience personnelles plutôt que d'imposer des vérités extérieures
  • Elle engage l'être entier - émotions, intellect et esprit - dans le processus d'apprentissage

Les différents niveaux de compréhension

L'enseignement par les histoires révèle une caractéristique essentielle de la pédagogie des tariqas : la multiplicité des niveaux de compréhension. Une même histoire peut être comprise différemment selon le niveau de développement spirituel de celui qui l'écoute.

Selim Aïssel souligne :

« Lorsqu'on les aborde au premier degré, ces histoires font rire. Elles semblent parfois tellement grotesques qu'elles ne font pas rire du tout, mais il faut savoir qu'elles ont encore au moins deux autres degrés de compréhension. »

Cette approche multi-dimensionnelle permet à chaque élève de recevoir l'enseignement qui correspond à son niveau actuel, tout en laissant ouverte la possibilité d'approfondissements futurs. C'est une pédagogie qui respecte le rythme individuel de chacun et qui reconnaît que la transformation de l'être ne peut être forcée mais doit émerger de l'intérieur.

L'humilité comme clé de la transformation

Un aspect crucial de l'enseignement des tariqas est l'importance accordée à l'humilité. Les histoires de Mulla Nasruddin, en nous faisant rire de personnages ridicules, nous invitent en réalité à reconnaître notre propre absurdité.

Selim Aïssel nous met en garde :

« Lorsque vous vous moquez de l'idiot sur son toit, vous devriez pouvoir vous reconnaître en lui car, quelque part dans votre vie, vous êtes dans la même situation. »
Cette reconnaissance de nos propres limitations est le premier pas vers une véritable transformation.

L'auteur insiste :

« Il suffirait d'être un peu moins orgueilleux, moins vaniteux, moins arrogant, moins imbu de sa personne, mais cette humilité demande un effort! »
Cette humilité n'est pas une faiblesse mais une force qui permet d'accéder à une sagesse plus profonde que celle offerte par le savoir intellectuel seul.

La valeur symbolique des histoires spirituelles

Les histoires utilisées dans l'enseignement des tariqas possèdent une valeur symbolique qui dépasse leur contenu littéral. Elles agissent comme des graines plantées dans la conscience de l'élève, germant parfois bien après avoir été entendues.

Selim Aïssel explique :

« Toutes ces histoires ont une valeur de symbole. Elles servent à développer la pensée imaginative et, parce qu'elles englobent les dimensions émotionnelle, intellectuelle et spirituelle de l'être humain, elles permettent de transmettre un enseignement de façon plus rapide et plus profonde. »

Cette approche holistique de l'enseignement reconnaît que l'être humain n'est pas seulement un intellect à nourrir mais une totalité complexe où émotions, pensées et spiritualité sont intimement liées. Les histoires touchent simultanément tous ces niveaux, créant ainsi les conditions d'une transformation authentique.

L'intégration pratique de l'enseignement

La différence entre savoir et être se manifeste aussi dans la manière dont l'enseignement est intégré. Dans l'approche universitaire, l'intégration se fait principalement par la mémorisation et la répétition. Dans les tariqas, elle passe par la mise en situation et l'expérience directe.

Selim Aïssel conseille :

« Après avoir écouté (lu) une histoire, il faudrait essayer de se la raconter à soi-même, afin de la porter davantage en soi. Qu'on la comprenne tout de suite ou pas n'a pas d'importance. Mais il faut se la raconter de nouveau, car celui qui porte l'histoire en lui se trouvera un jour dans une situation qui ressemble à celle décrite dans l'histoire et, avec un peu de chance, il saura trouver en lui l'attitude juste et sage. »

Cette approche transforme l'apprentissage en un processus vivant où la connaissance devient sagesse pratique, applicable dans les situations concrètes de la vie quotidienne.

Points clés à retenir

  • L'enseignement universitaire vise l'accumulation de connaissances intellectuelles tandis que celui des tariqas vise la transformation de l'être dans sa totalité.
  • Les histoires spirituelles fonctionnent sur plusieurs niveaux de compréhension, permettant à chacun de recevoir l'enseignement adapté à son niveau de développement.
  • L'humilité et la reconnaissance de ses propres limitations constituent des prérequis essentiels pour accéder à la sagesse des tariqas.
  • Les histoires agissent comme des miroirs où l'élève peut reconnaître ses propres schémas comportementaux et psychologiques.
  • L'intégration de l'enseignement passe par le vécu et la mise en situation plutôt que par la simple mémorisation intellectuelle.

La distinction entre l'enseignement qui vise le savoir et celui qui vise l'être reste d'une actualité brûlante dans notre monde moderne. Alors que nous sommes submergés d'informations, la question de la transformation intérieure devient plus cruciale que jamais. Les histoires drôles et de sagesse compilées par Selim Aïssel nous rappellent qu'au-delà de l'accumulation des connaissances, c'est notre capacité à nous transformer qui détermine la qualité de notre vie et notre contribution au monde. Pour approfondir cette réflexion et découvrir les histoires complètes évoquées dans cet article, nous vous invitons à explorer l'ouvrage complet.

Les informations de cet article s'appuient sur l'ouvrage de référence cité. Elles ne remplacent pas un diagnostic ni un accompagnement par un professionnel de santé ou un thérapeute qualifié. En cas de doute, consultez un spécialiste.

Couverture de 101 histoires drôles et de sagesse

À propos du livre

101 histoires drôles et de sagesse

par Selim Aïssel

Les sages ont de tout temps utilisé de nombreux moyens différents pour transmettre leurs enseignements à l'humanité. L'un d'entre eux est l'utilisation de petites histoires souvent drôles, pour le moins déroutantes, permettant à quiconque en comprend le sens caché de faire.

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